Notre vision étriquée et dépersonnalisée du travail
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L’objet principal du travail consiste à assurer notre existence : pourvoir à notre survie, boire, manger, s’abriter, respirer et se perpétuer. Le travail assure aussi le côté matériel des éléments nécessaires à notre reconnaissance en tant qu’individu et, de manière accessoire, il participe à nos loisirs marchandisés.

Pour aboutir à la réalisation de cet objet, le travail se décompose en activité personnelle, en activité d’échange avec des proches et en activité dans un cadre collectif.

L’activité personnelle va de l’approvisionnement du frigo et de la confection des repas à la construction ou l’entretien de son habitat, en passant par l’accompagnement de ses enfants vers l’âge adulte. On peut y ajouter par exemple la propreté, que dans nos sociétés nous réalisons pour favoriser notre intégration sociale, et bien d’autres sujets monétisés qui nous font exister.

L’activité d’échange non monétisé se pratique à chaque fois que le lien passe avant le bien. L’entraide familiale ou entre copains en sont la base.

L’activité dans le cadre collectif, dont l’image courante s’impose comme étant celle de l’entreprise, est en cours d’évolution. Dans une société ou s’affirme de plus en plus une volonté de relation la moins hiérarchique possible, la nécessité de revoir les codes pour accompagner ou encadrer des pans entiers d’activité ne peut être négligée. Mais la réflexion doit être large et dégager une véritable vision de ce secteur entier de l’activité. Pour un écologiste, cette activité collective, nécessaire à sa survie, et plus largement à son existence, devrait être choisie et conduite par chaque individu qui se nourrit de l’autre en permettant à chacun d’être reconnu.

Une des évolutions qui bénéficie depuis plusieurs années d’expérimentations et de multiples tentatives est liée au travail à distance qui met en lumière entre autres une différence entre ce que l’on appelle le travail et l’emploi. Aujourd’hui nous tromperions-nous en voulant réaliser un code du travail qui ne serait qu’un code de l’emploi ?

Bureau de voisinage et travail à distance mesurée

Le mot « télétravail » et son réceptacle physique que sont les télécentres sont des mots qui me semblent surannés et qui traduisaient, par l’utilisation du préfixe « télé », la nouveauté qu’était l’accès à distance des données de l’entreprise dans les années 1980, problème qui semblait alors principal pour cette démarche de travail à distance. Aujourd’hui ce préfixe risque de continuer à cacher les intérêts et difficultés multiples et actuelles que sous-tend cette action consistant à travailler à « distance mesurée » dans un bureau de voisinage.

Le travail à distance mesurée consiste à travailler à deux heures maximum du siège de l’entreprise qui vous emploie, de manière à pouvoir vous y rendre facilement, si cela est nécessaire, et au moins deux jours tous les quinze jours.

L’employé effectue son travail dans un bureau de voisinage très proche de chez lui. Ce bureau de voisinage est son lieu de travail principal. Il peut être aussi, pourquoi pas, équipé de pointeuse. Ce bureau de voisinage accueille d’autres employés ne faisant pas obligatoirement partie de la même entreprise. Ils peuvent, comme dans une pépinière d’entreprises, partager un certains nombre de moyens : photocopieurs, machine à café, etc. Dans ce bureau de voisinage chaque employé a accès par internet aux données de l’entreprise qui lui sont nécessaires pour effectuer son travail. De même, par ce moyen, il met à la disposition de ses collègues les éléments qu’il produit et qui peuvent être acheminés de manière numérique. D’autres échanges et restitutions se font lors des déplacements réguliers ou ponctuels au siège de l’entreprise.

Pourquoi des bureaux de voisinage et ce travail à distance ?

Cette forme de travail réduit les déplacements, désencombre les grands centres, accroît la taille du bassin d’emploi de chaque employeur par le maillage des bureaux de voisinage.

Il est la base d’un rééquilibrage entre une vie aujourd’hui marquée par l’urbain – et ceci, quel que soit son lieu de résidence, ville ou campagne –, et les dimensions que l’on attribuait à la vie rurale, qui contiennent le rapport à notre environnement et qui sont la source des proximités avec les fondamentaux nécessaires à notre survie.

Combattre l’étalement urbain ne consiste pas à tout concentrer, vie, économie, social, culture dans des métropoles qui deviendraient petit a petit et inéluctablement des mégalopoles avec tous les déséquilibres environnementaux qui en découlent. Combattre l’étalement urbain, c’est aussi concevoir des entités urbaines bien entendu denses, mais de dimensions adaptées aux contraintes environnementales qu’elles créent et donc réparties sur l’ensemble du territoire.

Il semble donc nécessaire de mettre en premier lieu de l’économie à la campagne pour pouvoir enfin accéder aux volontés d’Alphonse Allais et d’y mettre les villes !

Ainsi le bureau de voisinage peut devenir l’outil d’une réappropriation de territoire mais aussi de la réappropriation citoyenne de lieux.

En effet, un grand nombre de lieux souffrent aujourd’hui d’un manque de statut, par défaut de dimensions économiques, sociales et culturelles ; et un espace indéterminé dans son statut, comme le sont certains quartiers, mais aussi certains villages ou certains espaces ruraux, ne génère pas d’urbanité. Il suffit de peu de chose dans ce cas pour que la présence de l’autre soit vécue comme intrusive.

L’idée est donc aussi de se doter d’un outil qui humanise et rende citoyenne l’urbanisation.

Des expériences ont déjà existé

Les concepts de bureaux de voisinage et de réseaux de bureaux de voisinage sont issus d’un engagement du CATRAL, Agence régionale pour l’aménagement du temps du Conseil régional d’Île-de-France, comme réponse aux conclusions du colloque « Le travail à distance, un atout pour l’Île-de-France » (mars 1993). Cette agence et ses activités semblent avoir disparu avec le changement de présidence de la région Île-de-France en 1998…

D’autres initiatives ont buté sur l’engagement des élus. En effet, l’accompagnement par les collectivités d’opérations qui ne leur apportaient pas de recettes supplémentaires a souvent été un frein. En effet, les taxes payées par les entreprises alimentent les caisses des collectivités hébergeant les sièges sociaux et non pas les caisses des collectivités hébergeant les employés. Ce fut entre autres le cas d’une opération dans le Parc du Luberon en liaison avec l’activité économique d’Aix-en-Provence et qui ne fut pas retenue, principalement pour ces raisons de déséquilibre entre l’engagement des communes et les recettes financières à court terme. Ce problème existe encore malgré les récentes évolutions et ne s’efface que dans les regroupements de communes gérant collectivement les recettes liées aux activités des entreprises. C’est le cas des agglos autour des grandes villes qui pourraient ainsi s’équiper dès aujourd’hui au minimum d’un maillage périphérique de bureaux de voisinage.

Les principales difficultés

Cette forme d’organisation pose la question de l’intégration, du contrôle et de la qualité du travail de l’employé, c’est-à-dire de son intégration et de sa performance dans celle-ci.

Il n’y a plus de possibilité de « supervision directe » et l’autonomie de l’employé doit redevenir une composante importante de l’entreprise.

La conception que nous avons de l’emploi, composante de l’entreprise, avec sa définition laissant peu de place à l’initiative et à l’investissement personnel, a fini par remplacer la notion de travail qui est une composition humaine.

Par l’appropriation possible, chacun pouvait s’exprimer et prendre goût à son métier. C’est donc cette conception nouvelle de l’emploi en tant que composante de l’entreprise qui contribue en priorité à installer ce mal-être au travail, que nous connaissons bien ces derniers temps. (cf. Ce qui tue le travail, de Francis Ginsbourger, Michalon, 18 mars 2010.)

Mais l’autre facette de cette situation est que l’employabilité n’existe que dans un créneau très faible (souvent entre 30 et 45 ans), puisque le profil d’un recruté doit désormais correspondre à presque 100 % de la définition de l’emploi/poste. Les sociétés de recrutement ne sont pas pour rien dans cette situation. On assiste donc à un assèchement de l’activité et à un appauvrissement des entreprises qui ont désormais exclu de leur fonctionnement l’adaptabilité à leur personnel et perdu la richesse des apports individuels. L’employé est devenu une charge. Cette conception explique d’ailleurs qu’en fonction de certains critères nous sommes les salariés les plus performants ! mais devenus interchangeables puisque, pour obtenir cette efficacité, on a déshumanisé l’emploi.

Nous percevons donc que ce travail à distance, conçu tel que décrit précédemment, pose en fait le problème important d’une remise en cause du système qu’est devenue aujourd’hui une entreprise et de sa place dans la société. La dissociation de l’espace de l’entreprise et des lieux d’activités dans une organisation impliquant plus d’autonomie de l’employé dans le cadre des bureaux de voisinage apparaît donc comme un moyen important pour réhumaniser l’activité économique et devra déboucher sur une adaptation des engagements liant l’individu et l’organisation collective qui génère l’activité.

Comme dans toute action, la prise en compte transversale de l’ensemble des paramètres humains, économiques, sociaux, environnementaux et culturels devrait faire l’objet d’un travail mobilisant très largement l’ensemble de la population au travers des individus et de ses différentes organisations.

Christian OLIVE Coopérateur EELV Languedoc-Roussillon

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